Voici les 20 premières pages de la seconde partie de Bel-Ami. Ce manuscrit n'a jamais été publié. Il s'agit de l'aboutissement logique de la première partie.
-C'est un homme d'avenir. Il sera député et ministre.
(Georges Walter)
PREMIERE PARTIE
1
On avait convenu que le mariage serait suivi d’une fête donnée le soir chez les Walter. Cela permettait au père Walter de faire d’une pierre deux coups, en drainant chez lui tout ce que Paris comptait de gens posés et de célébrités, tant politiques que mondaines. En homme pratique, il avait su s’accommoder de l’événement, pour en tirer le meilleur profit.
Les voitures des intimes de la famille prirent petit à petit le chemin de l’hôtel des Walter; le gros des invités arriverait le soir, à partir de neuf heures. Un buffet était arrangé dans la grande salle de réception de l’hôtel. On pourrait s’y restaurer, avant d’assister à un bal costumé. Puis, après minuit, un feu d’artifice illuminerait les somptueux jardins entourant la résidence, si le temps, clément pour la saison, le permettait.
Les nouveaux époux partiraient le lendemain pour un voyage de noces d’une quinzaine de jours en Provence, à Nice.
Georges et Suzanne prirent un coupé à part la famille, madame Walter n’ayant pas voulu voyager face à Du Roy. Elle avait prétexté sa tristesse de mère, affirmant que " les larmes lui venaient encore ". Au demeurant, cela arrangeait les affaires de Georges, qui ne tenait pas à affronter son regard d’inquisiteur dans l’intimité de la voiture.
Le défilé incessant des fiacres, des landaus et des coupés était très impressionnant et les employés se rendant à leur travail s’attroupaient un instant sur les trottoirs pour contempler ce spectacle, ce divertissement, qui leur était jeté gratuitement. Puis, ils se hâtaient de repartir vers leur bureau, l’esprit empli d’images qu’ils s’empresseraient de rapporter à leurs collègues.
Georges se tenait calé au fond de son siège, tenant la main de Suzanne avec gentillesse. Elle, pâle d’émotion contenue, semblait vivre un rêve enfin réalisé. Son prince charmant ne l’avait-il pas épousée ? Elle n’avait pas su les tripotages de dernière minute, ni les arrangements entre Georges et son père, le vieux banquier ayant fait passé une consigne de silence dans sa famille et la domesticité.
Elle lui demandait :
- Tu m’aimes ?
Et il répondait, d’une voix tendre :
- En doutes-tu, mon amour ?
Bientôt on arriva devant l’hôtel de Carlsbourg, rue du Faubourg Saint-Honoré, devenu propriété du banquier.
Les voitures pénétrèrent dans la cour d’honneur, où attendait le personnel au complet, sur deux rangées, pour fêter de ses applaudissements les nouveaux époux. Puis, sur un signal du maître d’hôtel, un géant qui régentait la domesticité en militaire, ce fut un branle-bas pour remiser les voitures, et accueillir les invités du matin. Georges laissa Suzanne au bras de Jacques Rival, car son beau-père l’avait réclamé, désireux de l’entretenir en privé. Ils montèrent dans les bureaux, au second étage. Georges serrait les poings instinctivement; il savait qu’il allait disputer un gros coup. En effet, on avait arrêté la date du mariage sans se voir, par personne interposée et par lettre, et le problème de la dot n’était pas encore réglé. S’asseyant à son bureau, Walter prit ses lunettes et sortit quelques papiers d’un gros coffre métallique, avec une grosse serrure, un vrai coffre de banquier, qui flanquait le bureau. Et, tout en regardant Georges par-dessus ses lunettes, comme s’il allait contester une créance, il parla :
- Franchement, j’espérais un autre parti pour Suzanne. Mais je suis un homme sensé, vous le savez ; je n’ai pas l’habitude de regretter ce qui est fait. D’ailleurs, j’ai bien réfléchi et je reconnais que le coup est joli… Il fit une pause, et reprit :
- Alors, voilà le contrat de mariage. Je veux que Suzanne soit heureuse, et à l’abri. Sa dot sera de vingt millions de francs. J’y joins un hôtel particulier, boulevard Malesherbes, que j’ai acquis il y a deux ans.
Georges fut surpris, car il croyait tout connaître des biens de Walter. L’existence de cet avoir immobilier inconnu de lui força son admiration. Le banquier était décidément très habile !
- Je vous remercie, répondit-il d’une voix neutre, évitant de laisser paraître sa joie à l’annonce du chiffre de la dot, qui dépassait ses espérances. Le Patron avait l’esprit de famille !
Walter reprit :
- Vous habiterez dans cet hôtel, qui n’est pas loin du journal… Car vous conservez votre poste de rédacteur en chef de La Vie Française, bien entendu…
Du Roy fut rassuré à cette annonce. Il avait craint en effet que Walter lui demanda de cesser ses fonctions, pour entrer dans l’ombre de cette dot, à la façon d’un maître-chanteur, qui aurait fait payer son silence très cher.
Suivirent quelques remarques de Walter sur différents points de bienséance concernant les relations du journaliste avec sa nouvelle famille, et celui-ci signa enfin le contrat de mariage.
La soirée se passa heureusement, brillante, une vraie fête parisienne, tout en lumière et musique. Presque tous les ministres en place avaient répondu à l’invitation, et Walter se frottait les mains de bonheur. Le buffet fut très apprécié ; le banquier avait dépensé sans compter, dans son souci permanent de se concilier les amitiés du gouvernement, et l’on servit les meilleurs mets, amenés de tous les coins de France. Il y eut, au moment du dessert, une attraction très prisée : du sommet d’un gâteau énorme, une pièce montée de près de deux mètres de haut, recouverte de sucre glacé, amenée par plusieurs valets sur un grand plateau de fruits frais, surgit une jeune fille, déguisée en Liberté blanche, qui lut aux nouveaux époux un discours de fantaisie sur les bonheurs du mariage. Tout le monde applaudit cette trouvaille du père Walter. On trouva, d’un avis général, qu’il traitait ses invités tout à fait comme il faut. Chacun s’était travesti pour le bal, sans consignes de style ou d’époque, et tous les siècles étaient représentés. Des Richelieu croisaient des grognards, des Pierrots saluaient des princesses du Moyen-Age, un Louis XIV donnait le bras à un Louis XVI. Les Napoléon foisonnaient, comme par défi. On admira aussi une Marie-Antoinette et plusieurs Cléopâtre.
Georges, déguisé en Duc de Buckingham, Suzanne en Anne d’Autriche à son bras, se pavanait dans la foule, recevait les félicitations de ses nouveaux amis, en remerciant d’autres. Il distribuait des poignées de mains, lançait un mot drôle, en veine d’humour, et se divertissait follement.
Il était véritablement le dieu de cette fête, de cette merveilleuse fête, à laquelle le Tout-Paris assistait. Et dans cette belle maison, qui devenait un peu la sienne, il déambulait avec la sensation que rien ne limiterait ses ambitions futures, désormais. Tout lui appartenait, ce soir, et les invités étaient les éléments vivants de ce décor féerique qui le recevait, au même titre que les meubles et les murs de cet hôtel.
Puis le bal commença. Georges et Suzanne l’ouvrirent. C’était une valse. Le jeune homme entraîna Suzanne dans une danse souple, large, sur une musique rapide, très gaie.
Walter, grimé en Bacchus d’une toge blanche et d’une couronne de laurier qui faisait ressortir sa bonhomie apparente, enchaîna, avec madame Walter, déguisée en Junon. Il portait au côté une lyre de carton doré- une idée à lui, car il adorait la mythologie grecque - qui brinquebalait d’une manière très comique. Il eut presque autant de succès que Jacques Rival, costumé en Jules César.
Du Roy se donnait en spectacle, dansait toutes les valses, esquissant même un cake-walk, la nouvelle danse à la mode. Il s’exposait, s’offrait à cette foule, pour mieux la dominer jusque dans ses plaisirs. Les valses délicates succédaient aux polkas endiablées, et tout ce monde se trémoussait, dans un besoin de mouvements.
Brusquement, il y eut une forte explosion, qui ébranla tout l’hôtel. C’était l’annonce du feu d’artifice. Aussitôt, cette masse de gens en sueur, aux visages rougis sous les perruques, se dirigea d’un bloc vers les portes grandes ouvertes. Il faisait si chaud, à danser ainsi ! On avait disposé des chaises en rangées dans les jardins, pour que chacun pût admirer le spectacle pyrotechnique à son aise.
Alors, le divertissement commença, doucement. Une musique de feux de Bengale crépita au-dessus des bassins, sur lesquels on avait installé des tréteaux pour la circonstance. Des fontaines de flammes liquides jaillissaient, incandescentes dans la nuit. Les bassins semblaient embrasés, comme éclairés d’un feu intérieur. Puis, ce fut un crescendo d’explosions et de couleurs. D’abord, des rangées de petites fusées multicolores, qui partaient en bon ordre, dans un seul sifflement, comme des fantassins, et qui mouraient les premières à ce combat inégal contre le ciel. Ensuite, clairsemées, des girandoles bleues, jaunes, rouges, jaillirent des bosquets, en désordre. Elles s’élevaient en tourbillonnant, plus haut que les fusées, faisant des percées de leurs vrilles de feu dans l’épaisseur de la nuit. Enfin, le gros de la troupe arriva. C’était l’artillerie lourde, puissante, tonnante. Il y avait des figures, et l’on applaudissait fort, à chaque trouvaille. Ca ne s’arrêtait plus, maintenant, les fleurs de lumière se succédaient, se bousculaient, formant des bouquets éphémères, comme pressées de naître et mourir dans un même instant. Elles retombaient dans une véritable averse d’étincelles, qui incendiaient les jardins de leur lumière d’étoiles filantes, rougissant les visages levés. Le fracas ne cessait plus, le rythme précipité produisait un grondement sourd, continu. La foule des invités, fascinée, ponctuait chaque figure d’un cri émerveillé. On s’amusait d’ailleurs beaucoup, dans le noir des allées; des éclats de rire vite étouffés jaillissaient, couverts par le bruit des explosions; de temps en temps, quelque jeune homme lançait un lazzi, dans l’anonymat de l’obscurité, et une vague d’hilarité contenue parcourait les rangées de chaises.
Enfin, au bout d’une demi-heure, le rythme des explosions ralentit, comme si le dragon qui les avait engendrées s’essoufflait. Puis, tout cessa, et une accalmie se fit.
C’était un silence bizarre, inquiétant, plein des bruits entendus. On ne bougea point. Et, tout à coup, jaillit d’un bassin une dernière tige de lumière, qui poussa si vite, si haut, qu’on avait l’impression qu’elle allait disparaître, et ne jamais fleurir. Il y eut un silence absolu de quelques secondes, chacun retenant son souffle. Enfin, la fleur attendue s’ouvrit, immense, couvrant tout le ciel de ses pétales innombrables. Celle-là devait illuminer tout Paris, pour le coup ! Elle était née si loin qu’on n’avait encore rien entendu, et la fleur semblait plus belle, dans le silence de la nuit. Puis, il y eut un formidable coup de tonnerre, qu’on n’attendait plus, qui fit trembler les murs de la capitale, plainte céleste de dieu en colère. La déflagration s’étala dans le ciel, roula longtemps, pour mourir au loin, résonnant jusque sur les collines d’Argenteuil et du Mont Valérien. Puis, le silence revint, surprenant ; personne n’osait bouger ; on était encore saoulé par ce déchaînement de feu surgi de la Terre. Chacun regardait les fumées dériver lentement, emporté par le vent sous la lumière de la lune. Et, par petites touches, doucement, des applaudissements s’élevèrent des chaises plongées dans le noir. Et ce fut enfin une véritable ovation qui s’éleva, la reconnaissance de tous ces gens pour ce moment unique.
C’était un hommage à monsieur Ruggieri, venu personnellement orchestrer le départ des fusées, et sans qui aucune fête pyrotechnique n’était réussie.
Puis les invités se levèrent, frissonnants, car un léger souffle refroidissait la nuit. Un maître d’hôtel annonça que du café et du chocolat chaud seraient servis à l’intérieur, et tout le monde rentra pour se réchauffer, dans un brouhaha de commentaires joyeux sur le spectacle auquel on venait d’assister.
Chacun pensait que le banquier Walter avait bien fait les choses, et se sentait fier et heureux d’être vu chez ces gens si riches qui recevaient si bien. Et les mariés semblaient si bien assortis l’un à l’autre - un vrai couple à la mode parisienne - que l’on souriait d’aise à les voir passer, tranquilles, et radieux d’un bonheur paisible. Les femmes ressentaient jusqu’au fond de leur cœur la puissance de ce beau mâle, qui réussissait si bien dans la vie. Quant aux hommes, ils enviaient la victoire rapide et complète de Georges. Et Du Roy, inondé de bonheur, avait envie de remercier la jeune fille pour s’être trouvée sur le chemin de sa vie, de lui avoir ouvert les portes du monde, de ce monde qu’il avait jalousé si fortement. D’ailleurs, il commençait à bien aimer Suzanne, appréciant sa douceur et sa fraîcheur, comme il aurait aimé un vin nouveau, léger et pétillant de sa sortie récente du pressoir.
Seuls quelques invités observateurs remarquèrent, intrigués, que madame Walter ne paraissait jamais au côté de son gendre, et semblait même éviter de le croiser.
Quant au père Walter, il faisait maintenant les honneurs de « sa galerie » aux personnes assez importantes pour participer à ses futures entreprises. Tout en guidant une cour d’invités au milieu des pièces où il exposait les classiques, il parlait d’abondance, saoulant son entourage de sa forte voix. A l’aise dans sa robe de dieu grec, il commentait ses toiles en connaisseur. Il avait acquis récemment, lors d'une vente, une œuvre de Messonnier, titrée « Antibes ». On y découvrait le peintre et son fils au premier plan, chevauchant au pas sur cette belle route qui cerne la mer de Toulon jusqu’à l’Italie. Un couple de villageois chargés de paniers les regardait passer tranquillement. La mer, sur la droite, d’un bleu profond, envahissait le décor, semblait s’enfoncer dans les terres. Au loin, derrière les remparts d’Antibes, dans le ciel pur, les Alpes enneigées faisaient comme un contrepoint à la scène ensoleillée du devant. Et tout à fait en bas du tableau, au milieu, un petit chien ouvrait la marche. C’était là une œuvre charmante et sensible, loin des compositions rigoureuses du grand maître.
La pièce était éclairée à l’électricité, d’une lumière puissante qui valorisait la peinture. Walter pérorait, tournant le dos à l’œuvre, regardant les visiteurs, pour se délecter des nuances de leur admiration. Et il répétait:
- Hein ! Est-ce beau, est-ce frais, comme peinture?
Quelquefois, il posait sa lyre sur un fauteuil, prenait un invité par le bras, et l’approchait d’un tableau, pour lui faire valoir un détail de peinture, en amateur averti. Mais il en profitait pour juger l’homme, l’examinant mine de rien, avec un œil de maquignon infaillible. Il appelait cela « faire son marché », et il dénichait souvent les futurs hommes de paille dont il avait besoin pour « ses affaires » dans ses soirées mondaines.
Enfin, sur les coups de trois heures, tout le monde se retira, emportant un peu de la musique et des lumières de cette fête si réussie.
2
Tôt le lendemain, les Du Roy firent leurs adieux à la famille Walter, car ils partaient pour leur voyage de noces. Madame Walter semblait très nerveuse, et tournait en rond, comme rongée par quelque secret. Alors, voyant arriver la berline qui emmènerait les époux à la gare de Lyon, pleine des malles du voyage, elle réclama une entrevue à Georges:
-Vous ne pouvez refuser à une mère qui voit partir son enfant pour la vie de l’écouter quelques instants, avait-elle prétexté devant son mari et ses filles. Et elle l’avait emmené par le bras, le serrant si fort qu’il jugea prudent de la suivre, avec un geste rond de son bras libre à la cantonade, comme pour dire : - Excusez-moi, mais un gendre doit obéir à sa belle-mère ! Elle l’avait entraîné dans l’escalier, le pinçant jusqu’à la douleur, si autoritaire qu’il n’osa se dégager.
Mais une fois dans son boudoir, isolée avec cet homme qu’elle avait tutoyé, elle l’avait vilipendé, le vouvoyant instinctivement.
- Je vous hais, et jamais ne vous pardonnerai ce mariage, lui avait-elle lancé d’une voix tremblante.
- Vous désiriez me parler de vous ou de Suzanne ? questionna-t-il sèchement, désireux de couper court à cet entretien
- De vous, monsieur, qui avez détruit une famille à vos seules fins !
Il l’observait pendant qu’elle crachait toute sa haine à la figure. Il pensa : - Mon dieu qu’elle a bien vieilli ! Et en effet, ses cheveux blanchissant, son visage amaigri lui faisait un visage de vieille femme, tourmentée par quelque malheur. Mais il ne ressentait aucune compassion, bien au contraire, il la méprisait, la tenait maintenant en horreur, lui en voulant d’être devenue si laide, si repoussante. Comment avait-il pu, lui, embrasser ce corps déjà flétri, baiser ces lèvres aux teintes de parchemin ? Comment cela avait-il pu se faire, sinon par quelque ensorcellement ?
- Bon ! cela suffit ! trancha-t-il. Il n’avait pas envie d’argumenter, de lui expliquer qu’elle devait s’attendre à une rupture, que leur liaison ne pouvait durer éternellement, et qu’il aimait Suzanne. Et il sortit précipitamment, abrégeant un débat qu’il jugeait dangereux et inutile.
Alors, elle eut une réaction venue du fond de son âme, qui lui échappa, révélant son désespoir extrême, en un ultime geste d’amour : comme Du Roy refermait la porte, elle hurla son prénom, dans un rugissement de bête amoureuse blessée :
- Georges !
Le journaliste claqua la grande porte, comme pour retenir ce cri, l’étouffer dans cette pièce maudite, de crainte qu’il ne révèle son infamie. Ce fut une longue plainte, amplifiée par les murs, qui dévala l’escalier. Il crut l’entendre résonner pendant un temps interminable, durant lequel il ne bougea pas, incapable de descendre les marches ou de retourner dans le boudoir, les mains pétrifiées sur la grosse poignée de cuivre de la porte. Mais rien ne se passa. Tout le monde était dehors, dans la cour d’honneur, affairé aux derniers préparatifs du voyage.
Alors il se ressaisit, relâcha doucement la poignée, s’attendant à une résistance qui ne vint pas. Après avoir rajusté son allure dans une des glaces de l’étage, n’entendant aucun bruit filtrer du boudoir, il descendit les marches, abandonnant cette pièce fermée sur une partie de son passé. Finalement, il était enchanté que la rencontre, inévitable, et qu’il redoutait depuis son mariage, se fut passé si vite.
- Elle saura se maîtriser, une fois sortie du boudoir ! dit-il à voix haute, à son habitude.
Et il se retrouva dehors, respirant à pleins poumons l’air frais du petit matin. Désireux d’en finir avec ce passé, il abrégea les embrassades, arguant de l’horaire, inquiet, et mal à l’aise tout de même. On discutait les derniers détails du voyage. Rose, un peu jalouse de sa sœur, qui avait épousé ce beau garçon, lui faisait des recommandations :
- Surtout, surveille bien ton mari ! on connaît les hommes ! et ramène-moi tous ces parfums que je t’ai commandés ! principalement celui au mimosa ! tu sais qu’il est impossible d’en avoir à Paris !
Suzanne, tout à la joie de ce long voyage, le premier qu’elle faisait de sa vie, s’amusait de la précipitation de son mari. Mais Georges avait deviné une ombre derrière le rideau de la fenêtre du boudoir. Elle veillait donc, l’autre, de sa fenêtre, le maudissant à tout jamais ? Et il eut un frisson, un frisson désagréable, en grimpant dans la berline.
Puis le couple partit enfin pour la gare de Lyon, d’où le rapide de 9 heures les emmènerait vers la Méditerranée.
Dans le compartiment, Georges, encore fatigué de la soirée, se fit tendre avec Suzanne, et celle-ci répondit gentiment à son appui.
- Tu as l’air bien fatigué, le taquina-t-elle, vas-tu dormir jusqu’à Nice?
Mais il se remémorait le voyage qu’il avait fait avec Madeleine, à leur mariage, et se rappela son manque de confiance, face à cette femme si sûre d’elle. Et il sourit, à une pensée plus intime. Avec Suzanne, pas de ces hésitations ridicules !
Cependant, il n’osait pas la toucher, de peur de briser cette miniature de porcelaine. Pas maintenant, non ! Il la tenait, bien à lui, et il allait savourer sa victoire à son heure !
Il se justifia :
- Tu sais, je n’ai pas dormi, cette nuit. J’ai discuté quelques points de politique étrangère avec ton père et des amis, après le départ des invités…
- Les problèmes de la Chambre ?
- Oui, c’est cela…
Elle fronça les yeux, d’une façon amusante, animée d’une fausse colère :
- Oh ! toi et papa, vous ne savez que parler de cette horrible politique, le railla-t-elle. Puis elle ajouta :
- C’est vraiment terrible pour une femme d’avoir un père directeur d’un journal politique, et d’épouser le rédacteur en chef de ce journal, tu sais !
- Ne t’inquiète pas, je ne t’en parlerais pas de tout le voyage, conclut-il en lui déposant un baiser tendre dans le cou, derrière l’oreille. Elle lui lança une œillade pleine de scepticisme, amusée par cette promesse en laquelle elle ne croyait pas beaucoup.
Mais un frisson la parcourut, et elle ferma les yeux…
Les Du Roy avaient réservé une suite dans un grand hôtel de Nice. Le temps, encore clément dans cette partie de la France, qui semble volée à l’Afrique tant il y fait doux l’hiver, leur permit de se promener tous les jours.
Ce fut une suite de longs vagabondages, de sorties sans façons, dans ce paradis vert qu’est la campagne niçoise. Suzanne se prit à aimer cette région qu’elle ne connaissait pas. Ils poussèrent même leurs promenades jusqu’à la frontière italienne, visitant Vintimille et son grand marché, ramenant des cadeaux de pacotille, des foulards multicolores, des poupées pour Laurine, des parfums pour Rose…
Le soir, épuisés par ces équipées, ils allaient se restaurer dans de petits caboulots de pêcheurs, sur le port. Là, ils dégustaient des soupes de poissons, et surtout des coquillages frais, que Georges appréciait par-dessus tout.
La jeune fille adorait ces escapades, et en cela rappelait Clotilde à Georges. Elle avait ses goûts simples, ses envies de bohème, loin de la vie compliquée de Paris. Il retrouvait même en elle certaines inflexions de voix de sa maîtresse, surtout dans sa façon de se gourmander, comme une enfant qui a fait une bêtise.
- Vois-tu ce gros pêcheur à moustaches, là-bas ? chuchotait-elle, - il m’observe depuis tout à l’heure.
Et elle s’agrippait à lui, apeurée et ravie à la fois. Georges la rassurait d’une pression de la main sur le bras. Il devenait vraiment amoureux de cette jolie poupée aux manières si naturelles, et ne cachait pas sa joie de l’avoir épousée.
Quelquefois, alanguis par leurs promenades, ils se délassaient sur une jetée, pour apprécier le spectacle des barques de pêches qui sortaient pour la nuit. La mer, ce ciel à l’envers, se couvait alors de lunes mouvantes, les lampes des bateaux, leurres mortels pour les poissons. Et c’était alors des discussions tendres, sans fil, où ils se confiaient l’un à l’autre, apprenant à se connaître vraiment. Il lui demanda un soir :
- Nous aurons des enfants bientôt, n’est-ce-pas ?
Il en parlait comme d’une récompense, et elle répondit, heureuse et sincère :
- Oh ! oui ! au moins trois ! ce serait merveilleux !
Et la promesse de ce futur romantique, qui s’éclairait de plusieurs naissances, choses palpables, le réjouissait, comme s’il avait besoin de ces vies pour justifier ses ambitions, à la façon d’un contrepoids dans la balance de sa conscience. Il entrevoyait des sommets, encore brumeux, mais d’où une force incoercible l’attirait, comme l’aimant attire le fer, irrésistiblement.
Un matin, ils firent une promenade sur la route d’Antibes, et Georges reconnut les différents endroits où il était passé lors de l’agonie de son ami Forestier. Il eut la sensation désagréable de faire un pèlerinage forcé sur ce passé qu’il essayait d’oublier sans y parvenir. Comment pourrait-il effacer de sa mémoire Forestier, qui lui avait tout apporté, et avait même poussé la complaisance à mourir pour lui offrir sa femme, Madeleine, et sa place de rédacteur en chef ?
Alors, il eut une drôle d’idée, une idée morbide. Il voulut revoir la villa où était mort son ami. Il avait ressenti la présence de cette mort, dès son arrivée à Nice, et évitait d’y penser. Mais sur cette route, un besoin de visiter cette maison, dans laquelle s’était joué son destin, s’empara de lui. Elle était trop proche, maintenant, pour qu’il n’entendit pas son appel pressant. Dans cette villa, il avait vu mourir celui qui l’avait sorti de la médiocrité, pleurer sa femme, et il avait déclaré son amour à cette même femme, à mots voilés.
Il prétexta donc pour Suzanne des visites de politesse à faire à plusieurs journaux de la région, et prit un matin la route de Cannes dans un tilbury de louage, avec des sandwichs pour son repas.
Il retrouva sans peine le chemin en lacets qui menait à la Villa Jolie, et ne résista pas au besoin d’approcher la maison, comme pour conjurer quelque mauvais sort. Affronter la Mort, la défier, encore une fois ! Il se rappela son duel, comme s’il s’était passé la veille. Oh ! il l’avait bien senti rôder, la Mort, ce jour-là ! elle avait cherché à l’attraper, mais ce n’avait pas été son heure, voilà tout !
Et il voulut la narguer, pour prendre la mesure de sa résistance, connaître ses limites. Doucement, il descendit du tilbury, sans quitter des yeux la belle maison.
Les volets étaient clos, et sans doute la maison l’était également. C’était une de ces villas occupées deux à trois mois l’an, luxe de riches Parisiens.
Mais pour Du Roy, elle évoquait une tombe, un sépulcre, où la mort avait sévi, devant lui, par dérision ou par défi.
Oh ! Il aurait tant voulut qu’elle soit habitée, et pleine des rires d’une famille insouciante, ignorante du drame qui s‘était joué là. Il aurait souhaité des enfants criant dans le jardin, des portes claquant sous le vent tiède, des fleurs aux fenêtres. Mais rien de tout cela n’était. Aurait-il eu la clé qu’il serait entré, pour revoir la chambre dans laquelle Forestier lutta pour ses derniers instants, sans force, râlant comme une bête blessée qui refuse de mourir.
Il restait là, devant la porte, fasciné, humant la présence de la Mort, cette femelle qu’il ne comprenait pas. Il attendait, guettant quelque chose, une vie, n’importe quoi.
Et brusquement, la porte du jardin s’ouvrit, dans un grincement de charnières mal ajustées, le faisant sursauter.
Alors une vieille femme sortit, courbée vers le sol, s’aidant d’une canne immense, plus grande qu’elle. Elle observa Georges de ses yeux méfiants, restés vifs malgré l’âge. Elle eut un geste de sa canne, comme un moulinet, pour écarter l’inconnu. Sans doute avait-elle été surprise, elle aussi. Georges recula, instinctivement. Il crut la voir enfin, la Mort. Et un grand froid l’envahit, le glaçant tout entier. La vieille, le prenant peut-être pour un rôdeur, marmonna quelques mots en patois, comme lui jeter un sort, pour l’écarter de cette maison ensorcelée.
Et elle disparut aussi rapidement qu’elle était apparue, par une autre entrée, celle de la villa voisine, gardienne de toutes ces maisons mortes qu’elle entretenait pendant la saison froide. Georges, immobile, le cœur battant, n’entendait plus que le cliquetis de son immense trousseau de clés.
Puis, soudainement, il se ressaisit. Que faisait-il ici, devant ce passé surgi de son imagination ?
-Suis-je bête ! Me laisser impressionner par cette vieille femme !
Et il se mit à parler tout haut, heureux d’entendre le son de sa voix. Les mauvaises pensées s’en étaient allées avec la paysanne. Il fut soulagé, comme au réveil d’un cauchemar :
-Bigre ! Il était temps que ça cesse ! moi aussi, j’étais mal parti ! Et il rit, en pensant au malheureux poitrinaire, mort ici.
Il remonta sur le tilbury, et claqua du fouet, réjoui et délivré. Et pendant que l’attelage descendait vers la mer, d’un trot joyeux, il s’esclaffa :
- Cristi ! elle m’a quand même flanqué une belle frousse, la vieille !
Alors, libéré, il excita le cheval de la parole, pressé de retrouver le présent, et Suzanne, qui l’aimait et l’attendait, là-bas, à l’hôtel.
Les deux semaines passèrent doucement, à jouir de la douceur du ciel et du climat. Puis il fallut rentrer. Georges piétinait d’impatience, d’ailleurs, pressé de reprendre les rênes de « son journal ». Il avait tenu sa promesse de ne pas parler de politique durant le voyage de noces, au grand étonnement de Suzanne, mais une tâche immense l’attendait à Paris, et il devait la mener à bon terme.
3
Ils s’installèrent rapidement dans leur nouvelle demeure, où ils n’eurent qu’à amener leurs effets, et quelques bibelots personnels, le père de Suzanne s’étant occupé de l'aménagement. L’hôtel, de construction récente, avait appartenu à un aristocrate qui s’était ruiné dans des spéculations hasardeuses sur les mines d’or africaines. Walter lui avait racheté le tout à sa manière, c’est à dire sans en enlever le moindre meuble, en moins de deux heures. Il avait songé d’abord à y emménagé ; mais, apprenant que le prince de Carlsbourg désirait se séparer de son hôtel du Faubourg-Saint-Honoré, il s’était empressé de l’acquérir, car la rue prestigieuse, située au centre de ce Paris qu’il voulait conquérir, convenait mieux à ses envies d’épate. Et il avait gardé sous le coude sa première acquisition, attendant de lui trouver l’utilisation la plus appropriée à ses affaires. La résidence affichait un grand portail, qui cachait une cour pavée agrémentée d’une fontaine en son milieu du plus bel effet. Un perron de marbre rose, formé de deux escaliers de style Renaissance, s’ouvrait sur un grand vestibule qu’éclairait une verrière. Un couple de gardiens, logé dans le renfoncement de l’épaisse entrée, était affecté à l’entretien de l’écurie et des remises.
Les pièces, déjà meublées, attendaient les nouveaux époux, qui se trouvèrent tout de suite à l’aise dans cette belle maison. Walter avait gardé les domestiques en place quand il avait racheté la résidence. Il y avait donc un maître d’hôtel, un jardinier, deux femmes de chambre à demeure et un valet, auxquels Du Roy adjoignit une cuisinière, car il avait appris à aimer la bonne chère.
Le jeune homme retourna au journal le lendemain de son retour, impatient de renifler le fumet des vieux meubles pleins de papiers, mêlé aux odeurs âcres du tabac froid, ce parfum qui n’appartient qu’aux salles de rédaction.
Rien n’y avait changé. Cependant il remarqua qu’on ne l’y considérait plus comme un journaliste arrivé, puissant certes, mais qui pouvait encore prendre des coups. On le regardait bien comme l’un de ces êtres supérieurs, qu’il faut respecter totalement, par risque de périr sous leurs coups, et qu’il valait mieux se concilier.
Les journalistes de La Vie Française le consultaient à tout moment, et rien ne se fit sans son accord. Même Domino rose et Patte blanche le questionnaient régulièrement sur la tournure à donner à leurs rubriques sur la mode et l’étiquette.
Quant à son beau-père, il avait maintenant une absolue confiance en lui, et le laissa donc diriger la rédaction du journal à sa manière, n’intervenant pas ou peu, l'informant seulement de certaines décisions du gouvernement, sûr d’y trouver son compte.
La nomination d’un nouveau ministre à la place de Laroche-Mathieu permit à Georges de rédiger quelques beaux articles de fond sur la nécessité de relever le niveau moral de la classe politique, l’un de ses thèmes d’écriture favoris, avec les Colonies. Il indiqua également, en larges traits, la direction que le Conseil devait suivre en matière de politique étrangère, et qui était celle de Walter, bien sûr.
A suivre...